Baroness - John Baizley

 

 BARONESS

 INTERVIEW AVEC JOHN BAIZLEY

 06 JUIN 2012 PAR TELEPHONE

 

 

Déjà une belle distance parcourue par Baroness depuis les débuts rugueux et épais de l’Ep
First (2004) jusqu’à la sortie de ce double album plus rock et nuancé Yellow & Green. Car si le combo pionnier de la scène de Savannah a toujours su évoluer, il effectue ici un pas de géant vers de nouveaux horizons. Parole à John Baizley, chanteur/guitariste/compositeur/illustrateur, pour nous expliquer la démarche de ce changement radical.
   
Yellow & Green est un double album. Faut-il le voir comme un véritable
ensemble à l’image de The Wall de Pink Floyd ou au contraire comme 2 disques séparés
comme les Use Your Illusion 1&2 de Guns N’Roses ?

John Baizley (chant, guitare) : Il n’y a pas de séparation réelle entre Yellow et Green car nous avons composé
ces 2 disques avec la démarche de faire un album assez long. Mais en même temps, nous ne
voulions pas que le résultat finisse sur un seul disque, car je trouve les Cds durant plus de 50/60
minutes trop longs. C’est dur de maintenir l’intérêt de l’auditeur sur une si longue durée. C’est
pourquoi nous avons préféré séparer le tout en 2 Cds distincts, histoire de laisser à l’auditeur le
temps de souffler et de faire une pause. Quoiqu’il en soit, on peut très bien écouter Yellow et
Green séparément, ou bien les écouter d’affilé…à condition d’être doté d’une grande
concentration !      

Yellow & Green contient 18 titres, était-ce clair dès le début de faire un si long disque ?

L’idée de faire un double album est survenue assez vite. Nous composions beaucoup et avec
toutes ces chansons, il devenait évident de procéder de la sorte. Nous aurions pu également
sortir un opus cette année et un autre l’année prochaine, mais je trouve que c’est mieux,
notamment au niveau du coût qui est plus faible ainsi, de sortir tout d’un coup et de laisser le
choix au public de la quantité de musique qu’il peut digérer en une fois sur Yellow & Green.
 
Le Blue Record (2009) est sorti il y a 3 ans. Avez-vous dès lors commencé à composer en
vue de Yellow & Green ?

Certains morceaux sont nés juste après la sortie du Blue Record, mais la majorité des titres ont
vu le jour en 2011 pendant que nous étions loin des tournées.

Les doubles albums ont souvent un concept. Y-en a-t-il un sur Yellow & Green ?

Non pas vraiment, nous n’aurions pas réussi à élaborer un concept autour de tellement de
musique de toute manière. Nous l’avons abordé comme un album normal, sauf qu’il est plus
long que d’habitude, et c’est pourquoi nous l’avons divisé en 2, mais au-delà de ça, il n’y a
aucune histoire assurant un fil conducteur dans le fond.

Etablir l’ordre des titres sur un album n’est pas chose aisée, alors les répartir sur 2 disques
ne doit en rien arranger les choses. Etait-ce clair dans ton esprit de déterminer les chansons
qui allaient finir sur Yellow ou sur Green ?

L’idée au départ était de proposer un disque heavy et agressif et un autre beaucoup plus soft et
mélancolique. Mais une fois que nous avions toutes ces chansons sous le bras, cette idée nous
est soudainement apparu un peu prétentieuse et peut être trop évidente. Je dirai quand même que
Yellow est un peu plus rock que Green qui est un petit peu plus calme, mais au final la
différence entre les 2 n’a rien de drastique, cela joue davantage sur les subtilités. Mais
déterminer l’ordre de 2 disques en même temps était effectivement très difficile, car notre idée
était aussi de pouvoir donner le sentiment d’écouter un seul et même album pour ceux qui vont
enchainer les 2. Ce n’était pas si évident de parvenir à donner ce sentiment de début et de fin
aussi bien si l’on écoute Yellow & Green séparément ou ensemble ! Mais nous avons été
attentifs aux émotions véhiculées par chaque titre et avons déterminé leur ordre de façon à
obtenir une sorte de script cinématographique quelque soit la façon d’écouter cet opus.

As-tu une préférence entre Yellow et Green ?

Pas encore, mais je suis sur que je vais en avoir une lors de la tournée car nous allons
commencer à jouer beaucoup tous ces nouveaux titres et des préférences vont inévitablement
naître. 

Baroness a toujours été décrit comme un groupe de sludge, un style qui vous résume assez
mal, et avec Yellow & Green, plus personne ne pourra vous mettre dans cette case. Es-tu
dérangé par cette appellation qui vous colle à la peau ?

J’ai toujours trouvé que le terme sludge ne nous correspondait vraiment pas. C’est étrange de
nous catégoriser ainsi. Je trouve d’ailleurs que le mot sludge n’a pas le même sens en Europe et
aux Etats-Unis. Chez nous, lorsque tu parles de sludge, tu vas parler d’un groupe influencé par
Eyehategod ou Buzzoven, des groupes avec un style très lent, lourd, dur, cru et abrasif. Alors
qu’en Europe le sens semble être plus large, même si je trouve que cela ne nous correspond
toujours pas. Il est vrai, surtout à nos débuts, qu’une composante de notre son allait dans cette
direction mais le terme sludge est une mauvaise description pour Baroness. A vrai dire, j’aurai
bien du mal à trouver une manière de nous décrire, mais une chose est sure,  je n’emploierai pas
le mot sludge ! En tout cas, il est évident qu’avec Yellow & Green, plus personne ne pourra nous
coller cette étiquette, et j’en suis réjouit !

Même si Blue Record marquait déjà une évolution plus mélodique et moins agressive que le
Red Album (2007), avec Yellow & Green vous faite le grand saut vers une direction beaucoup
plus rock. Y a-t-il un titre au début de la composition qui vous a poussé dans cette voie ?

Même pas une semaine après avoir terminé le Blue Record, j’ai eu du temps à la maison avant
de partir en tournée, et cela m’a permis de pouvoir écrire. La première chanson complétée pour
Yellow & Green, dès 2009 donc, fût « Twinkler », un titre acoustique très calme, sans batterie et
orienté sur le chant. C’est le premier titre je dirai, même si « Take My Bones Away » est parti
d’idées non retenues pour le Red Album. Mais je ne dirai pas qu’il y ait eu un titre en particulier
qui ait donné le ton pour le reste de l’album. Nous avons simplement écrit des chansons, parfois
plusieurs d’affilée, et à aucun moment je n’ai prêté attention au fait que cela sonne
différemment ou que cela soit plus calme. La seule chose qui m‘importait était que les titres me
plaisent et que je me sente à l’aise avec. Je pense aussi que nous sommes là depuis
suffisamment longtemps pour avoir ressentis le besoin d’un grand changement au niveau de
notre façon de créer de la musique et de sonner. Sans cela, nous ressentirions sans aucun doute
une grande lassitude et cela nous couperait dans notre élan. Nous n’avons pas envie de faire à
chaque fois la même chose. Après 10 ans d’existence, le moment est venu de nous auto-évaluer
et de repousser nos limites. C’est le sens même de Yellow & Green pour nous : aller de l’avant et
nous faire évoluer en tant qu’artistes !

Votre style a beaucoup évolué, mais le son de guitare aussi, ce dernier étant désormais plus
rock que metal…

C’est amusant en fait, au risque de rentrer dans une discussion un peu subtile, car Yellow &
Green sonnait de façon très différente avant le mastering. La production n’avait pratiquement
rien à voir, elle était encore plus calme que ce que les gens vont entendre ! Nous avons donc
désiré lui donner un petit coup de boost au mastering et rendre l’ensemble un peu plus bruyant,
mais aussi plus net. Tandis que pour le Blue Record, nous avions au contraire souhaité adoucir
le propos lors du mastering afin d‘obtenir plus de dynamique. Cette fois, nous avons bénéficié
d’un plus gros budget pour enregistrer, et nous avons davantage joué autour du son de la batterie
et nous avons également essayé plein d’amplis, d’effets et de micros différents. Ce n’est pas
comme si nous avions le même son du début à la fin, mais chaque titre possède au contraire son
propre son.

Yellow & Green est un album osé et surprenant mais il semble que Relapse vous a toujours
laissé toute votre liberté artistique. Comment l’ont-ils accueilli ?

Et bien tout Relapse l’a très bien accueilli car c’est la première fois que j’ai reçu autant de texto
et d’email de félicitation de la part du staff dès le premier jour où nous leur avons envoyé
l’album. Yellow & Green ne colle pas vraiment au reste du catalogue de Relapse, mais aussi
bizarre que cela puisse paraître, je pense que c’est notre album qu’ils préfèrent ! En tout cas,
c’est le sentiment que cela me donne si j’en juge par leurs actions. Ils n’ont jamais montré autant
de soutien et fourni autant de travail sur un de nos opus et je pense que cela vient du fait que
nous leur donnons un disque comme ils n’en ont jamais eu ! C’est une nouveauté pour eux, tout
comme ça l’est pour nous, et cela aboutit sur une toute nouvelle relation de travail et sur de
nouvelles possibilités. J’ai conscience que ce disque est risqué mais c’est ça qui m’enthousiasme
justement car nous aurions pu facilement donner une suite au Blue Record et proposer une sorte
de mise à jour de cet opus. Rien n‘aurait été plus simple que de le réécrire et de nous assurer
ainsi un certain succès, mais cela aurait été aussi très ennuyeux pour nous dans le groupe. C’est
pourquoi nous avons préféré prendre le risque, relever le défi et proposer quelque chose de plus
personnel et de très différent pour nous permettre de franchir un cap au lieu de faire la même
chose et stagner.

Yellow & Green réclame beaucoup d’écoutes avant de pouvoir être apprécié. Pour être
honnête, je le trouve bon aujourd’hui, alors qu’au début j’émettais de grands doutes sur sa
qualité…

Il s’agit sans aucun doute de ce genre d’album, ceux qui réclament du temps. Je sais
pertinemment qu’il sera très difficile de l’apprécier dès la première écoute, pour la simple et
bonne raison, que je ne l’aurai moi-même probablement pas apprécié à sa première écoute ! Il
faut s’y habituer d’abord. Dans une moindre mesure, je trouve que c’était d’ailleurs déjà le cas
pour le Blue Record.  Lorsque je l’avais fait écouter à quelques potes à l’époque, ces derniers
hochaient la tête, disaient qu’ils trouvaient ça bien, mais je ne sentais pas un grand
enthousiasme. C’était déjà un opus qui réclamait quelques mois d’adaptation avant de pouvoir
être apprécié à sa juste valeur. C’est un paramètre avec lequel nous allons toujours devoir
compter car nous ferons à chaque fois des albums différents. Nous n’adopterons jamais la
démarche d’un AC/DC par exemple, avec qui les fans savent à l’avance à quoi s’attendre. Un
album est censé déstabiliser vos sens pour la simple et bonne raison qu’il déstabilise les notre !
Ecrire et enregistrer un disque est une expérience bouleversante pour nous et nous tenons à ce
que les gens le ressentent ! Je pense que Yellow & Green est le meilleur album de Baroness à ce
jour mais il est aussi le plus difficile à apprivoiser.

Pas d’inquiétude au niveau de la réaction des fans à chaud?

Pourquoi serai-je inquiet ? Il y a des gens qui détesteront tout ce que nous ferons et d’autres qui
y adhèreront. Je ne serai absolument pas plus ou moins inquiet si nous avions refait un Blue
Record. Si tu choisis de changer, tu dois être prêt à entendre la protestation des fans qui détestent
le changement et la progression. Si tu veux servir la même chose à chaque fois, alors tu dois être
prêt à entendre la protestation des fans qui veulent que les choses progressent et évoluent. C’est
un catch 22 en fait et je pense que malheureusement, l’idée qui voudrait qu’un groupe puisse
évoluer en même temps que ses fans est morte car pour la grande majorité du public
aujourd’hui, il semble que dès lors que tu sors ton premier album, tu es condamné à ce que les
fans le considèrent comme la représentation de ton véritable son et pour moi c’est de la
connerie. Il n’y a qu’à écouter Pink Floyd, Black Sabbath ou Led Zeppelin pour s’en
convaincre. Ces groupes ont constamment évolué au cours de leur carrière et ont forgé leur
identité ainsi. Je ne suis pas en train de dire que Baroness est aussi bon que Pink Floyd, Led
Zeppelin et Black Sabbath évidemment, mais comme eux, nous voulons placer la barre haute et
voir notre son évoluer au cours du temps. Quant aux fans qui refusent le changement, je n’ai
qu’une chose à leur dire : « écoutez un autre groupe. Il y a tellement d’autres formations qui
vous serviront à chaque fois la même chose ». Certains d’entre nous aiment sortir des disques
différents, aiment lancer un défi à leur public et aiment lutter contre le status quo. Je considère
que le public n’a pas à entendre la même formule sans cesse. Je pense que le public est plus
intelligent et exigent que cela et qu’il souhaite entendre des choses novatrices, intelligentes et
meilleures à chaque fois et nous nous efforçons d’être meilleurs d’année en année, ce qui n’est
pas mince affaire. Je dirai même que prendre des risques vaut toutes les erreurs du monde à mes
yeux. Je préfère sortir un disque risqué, quitte à ce qu’il contienne quelques erreurs, car pour
moi ces dernières sont toutes aussi importantes que nos succès car elles m’apprennent tout
autant à mieux connaître l’identité de Baroness en tant que groupe. Jusque là, je suis satisfait de
tous nos disques, donc jusqu’à ce que l’avenir me donne tord, je poursuivrai dans cette logique !

Outre le pari musical, le chant a considérablement évolué. As-tu beaucoup travaillé cet
aspect ?

Oui bien sur. Premièrement, la façon dont je chantais auparavant détériorait ma voix. J’abimais
mes cordes vocales à une vitesse qui fait que j’allais perdre ma voix sur le long terme. Mais plus
important encore, j’aime chanter car tu peux exprimer largement plus d’émotions et dire plus de
choses de cette manière. Puis je ne me suis jamais considérer comme un bon « hurleur », je me
trouve bien meilleur en tant que chanteur et bien plus à l’aise dans ce rôle et c’est pourquoi je
vais continuer dans cette voie.

Vos albums portent tous le nom d’une couleur. Il y en a assez pour bâtir une carrière, mais
allez-vous continuer avec ce gimmick ?

Bien sur, un album peux te faire penser à une couleur spécifique, mais ce choix est surtout une
question de facilité, un peu à la manière d’intituler un disque par 1, 2, 3 ou 4. Mais en toute
franchise, je pense que c’est la dernière fois que nous utilisons le nom d’une couleur, l’idée a
fait son temps.

close
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