Deftones - Chino Moreno

 

 DEFTONES

 INTERVIEW AVEC CHINO MORENO

 01 AVRIL 2010 PAR TELEPHONE

 

 

Après une attente, une nouvelle fois très longue, les californiens de Deftones sont de retour
avec leur 6ème opus intitulé Diamond Eyes. Si d’ordinaire l’important laps de temps séparant la sortie de 2 disques de Deftones est à mettre sur le compte de la paresse et des duels d’égo de ses membres, cette fois le combo de Sacramento a malheureusement bien plus qu’une bonne excuse. Leur bassiste Chi Cheng a en effet été victime d’un accident de voiture qui l’a plongé dans le coma fin 2008 alors que le quintet bossait sur Eros, un disque aujourd’hui laissé sur la touche. Toujours pas remis de l’incident, le bassiste demeure aujourd’hui convalescent mais c’est dans l’adversité que Deftones a puisé dans ses forces afin de revenir sur le devant de la scène, sans doute plus soudé que jamais. La formation fera son retour en France cet été en tant que tête d’affiche du Hellfest, mais pour l’heure, parole à Chino
Moreno pour nous en dire plus sur la gestation de Diamond Eyes.     
  

Il y avait de nombreuses tensions internes au sein de Deftones pendant
l’élaboration de Saturday Night Wrist (2006) et avec tes camarades, vous en aviez parlé très
clairement dans la presse. Que penses-tu de cette époque aujourd’hui et comment la
situation a-t-elle évoluée ?

Chino Moreno (chant, guitare) : C’était une période particulière pour le groupe mais avec le recul je ne parlerai
pas de réelles embrouilles mais davantage d’un manque de communication général. Cela a
commencé dès le début des sessions de Saturday Night Wrist, dont l’écriture fut un processus
laborieux et fastidieux. Nous ne parlions plus vraiment entre nous à cette époque et c’est
pourquoi cet opus a pris autant de temps à être terminé. Nous le construisions morceau par
morceau et la plupart du temps, chaque membre enregistrait ses parties pendant que les autres
n’étaient même pas présents au studio. Personnellement je suis vraiment heureux du résultat
final compte tenu des difficultés dans lesquelles il a été conçu. C’est d’ailleurs sur la tournée de
cet album que nous avons commencé à resserrer nos liens et rebâtir notre amitié. Ce manque de
communication interne a forcement disparu et nous avons vite retrouvé une bonne entente.
Dans cet élan retrouvé, une fois la tournée achevée, nous avons désiré recommencer
immédiatement à composer un nouveau disque. Nous étions cette fois très excité à l’idée de le
faire. Cela a été le début des sessions pour Eros. Nous avons choisi de nous retrouver dans le
studio que nous possédons depuis 10 ans à Sacramento en Californie et nous avons commencé à
bosser dessus. Un an plus tard, alors que nous étions en train d’y apporter les touches finales,
notre bassiste Chi Cheng a eu son accident de voiture (ndlr : le 4 novembre 2008). Cela a
évidemment arrêté net tous nos projets en tant que groupe. L’album a été rangé dans un tiroir et
nous ne savions plus quoi faire pour le futur. Après quelques mois, nous avons fini par nous
retrouver, sans même réfléchir à comment finir l’album ou trouver un bassiste temporaire, mais
nous voulions simplement jouer ensemble. Nous avons fini par faire appel à notre ami Sergio
Vega (Quicksand), qui avait déjà remplacé Chi sur quelques shows en 1998 lorsque ce dernier
était blessé. Nous avons jammé avec lui pas mal de vieux titres que nous n’avions plus
interprétés depuis des lustres et notre envie de jouer est redevenue très forte. Cela a été une très
bonne thérapie pour nous et cela nous a permis d’arrêter de nous questionner sur l’avenir de
Deftones. Poussés par cet enthousiasme, nous avons vite commencé à écrire de nouvelles
chansons et c’était une bonne chose de voir où nous en étions dans nos têtes. A ce moment
précis, nous avons réalisé qu’à la base nous avons toujours voulu faire de la musique pour le
fun. Bien sur, c’est également une carrière pour nous. C’est notre job, c’est ça qui nous fait
vivre. Mais le plus important là dedans est le fun que nous ressentons. En à peine quelque
semaines, nous disposions de 8 ou 9 nouvelles compos et cette thérapie par la musique s’est
montrée payante. Nous avons donc décidé de faire un tout nouvel album à partir de cette base et
de mettre de côté Eros, car c’est à ce jour la dernière chose sur laquelle Chi a joué. Nous avons
foncé tête baissée dans ce nouveau projet et avons rebâti à nouveau nos fondations à partir de
ce désastre. C’était bon de pouvoir s’échapper de la réalité et de s’évader avec quelque chose de
complètement nouveau et créatif. Cela nous a aidés à penser à autre chose qu’aux problèmes
avec Chi et nous apprécions aujourd’hui pleinement le fait d’être en vie, de faire de la musique
et de sortir Diamond Eyes qui a découlé de tout cela.

Peux-tu nous donner des nouvelles de l’état de santé de Chi à ce jour ?

Bien sur. Il est actuellement dans un était semi-conscient, ce qui signifie qu’il est réveillé. Il est
sorti de son coma, mais il ne le réalise pas encore. Il a les yeux ouverts, il nous regarde, il
s’endort, mais il n’y a pas plus de réactions. Il évolue graduellement, mais il n’a pas encore
commencé à communiquer. Il est entouré par d’excellents médecins qui multiplient les
traitements sur lui. Mais cela va prendre beaucoup de temps. Ca fait plus d’un an qu’il reçoit des
soins et nous espérons qu’un jour il va pouvoir recommencer à parler. Les médecins sont
confiants en tout cas. Ils disent qu’il y a 85% de chance de réveiller un patient qui se trouve
dans sa condition. Mais cela prendra du temps et demandera de la patience et la seule chose que
nous pouvons faire est d’espérer le meilleur pour lui.

Eros a donc été mis de côté pour des raisons compréhensibles. Pensez-vous néanmoins le
sortir un jour ou le verrez-vous comme quelque chose de trop vieux au moment de le
reconsidérer ?

Il sortira un jour. Eros n’est clairement pas un album à jeter à la poubelle. Comme je viens de le
dire, on s’entendait à nouveau à merveille pendant sa création et cela s’en est ressenti sur le
résultat. C’est un disque très expérimental et c’est la facette de notre musique que je préfère.
J’aime essayer de nouvelles choses et il y a vraiment d’excellentes chansons sur cet opus. Il ne
sonnera jamais trop vieux à mes yeux et nous le publierons dans l’avenir car il s’agit d’une
parfaite représentation de ce que nous étions à ce moment précis.

Eros doit donc être très différent de Diamond Eyes qui est quant à lui un disque résolument
direct…

Je dirais plutôt que Diamond Eyes est un disque cohérent et concis. Je n’aime pas trop l’adjectif
« direct » car cela renvoi à un sentiment de simplicité et je ne pense pas que ce soit le cas. Je
dirai d’ailleurs qu’Eros sonne également de manière plus cohérente. Notre étique de travail s’est
drastiquement amélioré et cela est imputable en partie à notre nouveau producteur Nick
Raskulinecz, qui nous a considérablement aidé à structurer nos morceaux. Auparavant nous
n’avons jamais rencontré de producteur capable de nous aider pour la composition pendant la
phase de pré-production. Nick était présent lorsque nous composions l’album et il a contribué à
lui donner du sens et une direction. La raison principale de la lenteur à laquelle nos opus
précédents ont été composés tient du fait que nous expérimentions pendant des semaines à partir
de quelques idées au lieu de nous concentrer sur l’essence même d’un titre. Nous ne refermions
jamais le livre en quelque sorte, et nous avons été capables de faire ça cette fois, avec l’aide de
Nick. Cela a nettement accéléré notre rythme de travail et ça rendait également l’expérience plus
amusante car nous avions l’impression d’accomplir quelque chose tous les jours. A chaque fois
que nous commencions quelque chose le matin, nous le terminions le soir même. Ca nous a
beaucoup inspiré.

Avez-vous laissé votre bassiste temporaire Sergio Vega s’exprimer lors de la composition ?

Bien sur ! Dès notre première répétition, nous avons naturellement joué de vieilles chansons,
mais à la fin de la journée nous avons commencé à jammer ensemble et à écrire de nouvelles
choses. Ca nous a servi de catalyseur pour concevoir ce disque à vrai dire. Il a donc été impliqué
dès le début et c’était revigorant pour nous d’introduire un peu de sang frais dans Deftones.
Sergio est quelqu’un de très créatif.

Pour Eros, vous aviez refait appel à Terry Date (ndlr : qui a produit les 4 premiers albums
du groupe). Pourquoi ne pas l’avoir gardé et avoir opté pour Nick Raskulinecz sur Diamond
Eyes ?

En fait c’est Nick qui est venu à notre rencontre et c’est la raison principale derrière ce choix. Il
était déjà là pendant Eros, simplement pour m’aider sur le chant à l’époque. Nick était tellement
motivé et il comprend tellement bien la dynamique de Deftones. Il connaît nos points forts et il
est fan de notre musique depuis Adrenaline (1995). En parlant longuement avec lui, j’ai vite
compris qu’il saisissait à merveille l’essence de notre groupe et il voulait refaire sortir ça. Puis
cela faisait plaisir de voir quelqu’un de si motivé à l’idée de bosser avec nous et qui avait tout
un tas d’idées. Cela nous a inspiré et c’est la première personne que j’ai contacté lorsque nous
avons pris la décision de faire ce nouvel album. Je ne regrette pas ce choix car le résultat est
vraiment parfait. Terry Date est cool, mais il est davantage un ingénieur du son qu’un
producteur. C’est le genre de mec capable de faire sonner ta musique de façon géniale, mais il
n’aura rien à t’apporter en matière d’écriture ou de construction des morceaux. Il arrive trop tard
pour ça de toute manière. Terry intervient lorsque toute la musique est  écrite. C’était super
d’avoir une sorte de 6ème membre avec Nick. Il ne faisait pas parti du groupe mais se comportait
comme tel et encore une fois il nous a été d’une aide considérable pour l’assemblage du disque.

Le côté plus cohérent de Diamond Eyes est effectivement bien palpable. On peut supposer
qu’il a également été composé en groupe, et non chacun de votre côté comme sur ses
prédécesseurs, n’est-ce pas ?

Tout à fait. C’est un retour à notre ancienne formule de composition : tout le monde dans la
même pièce, au même moment. C’est une démarche bien plus efficace. Cela abouti sur des
idées de façon immédiate et ça te permet de capter le moment initial auquel tu les conçois. Sur
les albums précédents, nous assemblions et terminions notre œuvre une fois rentrés en studio.
Cette fois, nous voulions exprimer nos individualités tout en laisser toute l’importance à notre
cohésion collective. Nous avons écrit les chansons ensemble et les avons jouées sans relâche des
centaines de fois. La méthode a porté ses fruits car nous étions déjà bien carrés avant même de
rentrer en studio, et cela a accrue la confiance de chacun dans son jeu. Tous les titres étaient
déjà « vivants ». Nous nous apprêtons actuellement à répéter pour la tournée, mais nous avons
joué ces nouveaux morceaux tant de fois, que je sais déjà qu’ils sonneront très bien en live. 

Pendant l’élaboration d’Eros, tu avais déclaré vouloir laisser Stephen Carpenter s’occuper
de toutes les parties de guitare pour te concentrer uniquement sur le chant. Etait-ce
également le cas pour Diamond Eyes ?

Absolument, bien que je joue un peu de guitare sur quelques rares titres de Diamond Eyes. Mais
nous avons gardé cette démarche et la majorité de l’album est l’œuvre de Stephen. J’ai même
laissé Nick s’occuper de la structure des morceaux comme je le disais, et c’est habituellement un
domaine qui m’est réservé. Dans le passé, les autres membres me soumettaient les riffs, et moi je
me chargeais de les organiser entre eux et d’en faire des vraies chansons. Ce n’est qu’à ce
moment là que je me penchais sur le chant. Cette méthode fonctionnait également, mais c’était
un processus nettement plus lent. C’était super de pouvoir penser aux paroles et au chant à
l’instant même où Stephen écrivait un riff, au lieu de m’encombrer l’esprit à penser à y rajouter
des parties de guitare. De plus cela nous inspirait mutuellement. Il me donnait un riff, je lui
répondais avec une ligne de chant et ainsi de suite jusqu’à ce que nous bâtissions cet album
vraiment ensemble. Tous les titres de Diamond Eyes sont cohésifs, honnêtes et fidèles à leur
idée de départ. 

Tes textes ont toujours étés assez abstraits mais peux-tu nous parler des thèmes principaux
de Diamond Eyes ?

Comme à mon habitude, ce n’est pas comme si je me pointais en studio avec une idée précise en
tête et l’envie d’écrire à son propos. Je me laisse toujours inspiré par les émotions que suscitent
la musique en moi jusqu’à ce que quelque chose sorte naturellement. Je veux m’efforcer de
faire tomber toutes les barrières possibles et de ne pas me cantonner à un seul thème par
chanson. Je veux m’accorder le plus de liberté et dire littéralement tout ce que j’ai envie de dire.
Je me suis également efforcé de ne pas me concentrer à outrance sur les mauvaises choses qui
entouraient le groupe à l’époque, car toute cette histoire avec Chi nous a évidemment
considérablement attristés. Il faut ajouter à cela que nous étions absents du circuit depuis pas
mal de temps et qu’il y avait une grosse pression sur nos épaules pour sortir quelque chose de
neuf. J’ai donc consciemment évité de lorgner vers cette négativité et j’ai tenu à ne pas proposer
quelque chose de sombre ou triste car avec le recul je trouve que nous avons tendus vers ça sur
nos 2 derniers efforts. Je ne dirai pas forcement que les textes de Diamond Eyes sont joyeux
ou positifs, car il y a toujours quelques images sombres ci et là, mais ils sont véritablement
optimistes. Au lieu de nous enfoncer dans la dépression, nous préférons regarder de l’avant et
voir un futur radieux. Diamond Eyes nous a permis de nous évader vers un endroit éloigné de
nos malheurs. Nous nous projetons vraiment vers l’avenir ici. 

Cela s’en ressent dans la musique qui possède une atmosphère lumineuse et pleine d’espoir…

Tout à fait et de manière générale la musique m’a toujours servie d’échappatoire. Quelque soit
mes soucis du moment, la musique que j’écoute et encore plus celle que je crée m’a toujours
aidé à m’évader. Je préfère vraiment utiliser ma musique à cette fin au lieu de m’en servir de
vecteur pour ressasser mes tracas et j’espère également aider des gens en adoptant cette
démarche. 

Diamond Eyes possède beaucoup de fraicheur. Deftones y retrouve une sorte de seconde
jeunesse dessus…

Merci du compliment. Je pense en effet que nous avions besoin d’un regain de fraicheur depuis
un moment, et aussi étrange que cela puisse paraître, il nous aura fallu quelque chose d’aussi
tragique pour nous permettre de nous re-concentrer et revenir sur de bons rails. Depuis ce terrible
accident, nous apprécions vraiment le fait d’être en bonne santé et l’amitié qui nous lie les uns
aux autres ainsi que notre capacité à faire de la musique ensemble n’a jamais été aussi
importante. C’est ça qui nous a aidé à sortir du brouillard. Nous sommes désormais pleinement
conscients de notre capacité à offrir une musique pertinente et c’est une chance que nous ne
voulons pas laisser passer. Encore une fois, un des éléments les plus importants de Diamond
Eyes a été notre réapprentissage à éprouver du fun en jouant ensemble.

Depuis quelques albums, et plus particulièrement sur celui-ci, Frank Degaldo commence à
élever sa contribution à Deftones et on le remarque bien plus dans le mixage aujourd’hui.
Peux-tu nous parler de l’évolution de son rôle ?

Frank devient effectivement de plus en plus important dans notre son et son rôle a pris
beaucoup d’importance depuis Eros puisqu’il contribue même à la composition depuis cet
album. C’est évidemment un changement notable pour nous car à ses débuts dans le groupe,
Frank faisait seulement quelques discrètes interventions sonore ci et là. Au début c’était
simplement un DJ qui balançait des sons à partir de vinyles et au fil des années Frank est devenu
un véritable musicien en apprenant à jouer du clavier. Il ajoute aujourd’hui une pièce
supplémentaire à notre puzzle en développant son savoir faire.

Deftones sera en juin pour la première fois de sa carrière en tête d’affiche d’un festival
français, en l’occurrence du Hellfest. Que sommes-nous en droit d’attendre ?

Nous sommes bien sur excités à l’idée de jouer les chansons de Diamond Eyes, surtout qu’elles
sonnent déjà bien en live, mais nous jouerons également une sélection équilibrée de titres issus
de chacun de nos albums. Tout le monde devrait bien s’amuser !

Un second disque de Team Sleep était censé sortir depuis des lustres et nous ne voyons
toujours rien venir. Quoi de neuf ?

Vue les circonstances qui ont entourées le nouveau Deftones, nous ne voulions clairement pas
mettre plus de 3 ans à le sortir, j’ai du mettre Team Sleep de côté. Nous avons pourtant
largement ce qu’il faut en stock pour faire un second opus, mais ce n’est pas le moment car ma
priorité est Deftones et je dois me concentrer sur Diamond Eyes. Cela dit, dès que j’aurai du
temps libre, je compte aborder ce deuxième effort de Team Sleep car nous disposons d’une
multitude de très bonnes chansons que personne n’a encore entendues et c’est un projet qui me
tient également à cœur et dans lequel je ressens beaucoup de plaisir. 

close
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