Eyehategod - Jimmy Bower

 

 EYEHATEGOD

INTERVIEW
AVEC JIMMY BOWER

15 AVRIL 2014
PAR TELEPHONE

 

 

 

Eyehategod connait parfaitement la signification du mot « adversité » tant son parcours a pu être chaotique à certaines périodes de sa carrière. Mais alors que tout semblait aller pour le mieux et que la formation culte de New Orleans était pour de bon installée sur des rails solides, l’été dernier a vu l’épreuve la plus tragique que ses membres ont traversé avec le décès soudain du regretté Joey LaCaze. Difficile de se relever de ça mais Eyehategod avait à cœur de continuer l’aventure et d’achever ce 5ème album éponyme dont les parties de batterie de Joey étaient déjà en boite et que les fans attendaient depuis pas moins de 14 ans !

Enfin un nouvel album de Eyehategod ! Il aura fallu 14 ans d’attente et beaucoup de tentatives pour le faire. Selon toi, quand la gestation de ce disque est-elle  devenue une réalité ?

Jimmy Bower (guitare) : Je dirai en 2009, au moment où nous avons effectué notre retour en Europe. Après cela, nous n’avons cessé de revenir chez vous en tournée, été après été, et c’est là que l’idée de sérieusement faire un nouvel album a surgie. Car au départ, en 2009, cela faisait un bail que les fans ne nous avaient pas vu en live, et tous ces concerts étaient très cools, car tout le monde était heureux de nous retrouver. Mais au bout d’un moment, nous avons réalisé que nous avions besoin de nouvelles chansons et donc d’un nouvel album, et après tout ce temps, nous ressentions également un grand besoin de le faire pour nous même !

On retrouve « The Age Of Bootcamp » sur Eyehategod qui est une vieille chanson présente sur un split avec Soilent Green paru en 2002. Mis à part ce titre, sur quelle période avez-vous composé ce disque ?

« The Age Of Bootcamp » est de loin le plus vieux titre de l’album. Il y en a aussi un autre que nous avons écrit en 2005 lorsque nous nous sommes réunis après l’ouragan Katrina. Mais la plupart des morceaux ont été composés à partir de 2010. C’est à ce moment que nous avons vraiment commencé à bosser dur sur cet album. La plupart des riffs sont tirés de cette période où en tant que groupe nous étions plus actifs que jamais dans notre carrière et nous commencions en conséquence à jouer mieux ensemble et devenir meilleurs musicalement. Nous avons donc essayé de nouvelles choses tout en nous assurant de rester fidèle au son Eyehategod. Puis il y a eu le nouveau titre « New Orleans Is The New Vietnam » que nous avons commencé à inclure dans notre set et qui est rapidement devenu un classique ! Cette chanson nous a en quelque sorte insufflée un regain d’énergie et du sang neuf dans notre manière d’écrire.

Tu parles de « New Orleans Is The New Vietnam », un nouveau titre qui n’apparait finalement pas sur le disque bien que très populaire auprès des fans. Vous avez pourtant choisi d’inclure « Medecine Noose », l’autre nouveau titre que vous jouiez en live. Pourquoi avoir écarté « New Orleans Is The New Vietnam » ?

Il est vrai que nous jouions déjà « Medecine Noose » et « The Age Of Bootcamp » en live, mais « New Orleans Is The New Vietnam » était tellement populaire, les fans connaissaient déjà tellement bien ce titre, que c’est un peu comme si ils l’avaient déjà. Puis nous l’avons quand même publié en single même si uniquement en format vinyle. Nous avons au total enregistré 15 chansons et avons opté pour en garder 11 pour l’album. « New Orleans Is The New Vietnam » fait d’ailleurs parti des 4 titres que nous n’avons pas inclus cette fois, et nous avons donc un nouvel enregistrement de ce titre qui diffère de celui du vinyle. Vu que tout le monde connait déjà cette chanson par cœur, nous préférions l’idée de donner sa chance à un titre vraiment inconnu  quitte à inclure « New Orleans Is The New Vietnam » à l’avenir sur une autre sortie. La nouvelle version n’est pas différente sur le fond d’ailleurs, mais l’enregistrement est de bien meilleure qualité.

Ce nouvel album éponyme est sans l’ombre d’un doute le plus varié de votre histoire. Il y a tout ce qui a fait votre renommée dessus et beaucoup d’autres choses encore. Est-ce parce que vous disposiez d’une grosse quantité de chanson ou simplement parce que vous osez davantage sortir de votre formule ?

Quand je repense à la genèse de ce disque avec le recul, je me rends compte qu’avec Joey (LaCaze), nous avons intégré l’influence de Clearlight à Eyehategod.

C’est tout à fait ça ! Un titre comme « Worthless Rescue » ressemble vraiment à un mélange entre Clearlight et Eyehategod !

Oui carrément ! C’était totalement inconscient de notre part, mais avec Joey nous avons vraiment incrusté une partie de Clearlight sans nous en rendre compte. Nous avons tous les 2 écrits la majorité de ce disque. Cela renvoi à ce que je disais plus tôt quand je disais que nous étions devenus de meilleurs musiciens sur ce nouvel album. Le reste du groupe a très bien accueilli cet état de fait. Bien sur ce n’est pas aussi fou et progressif que du Clearlight, mais il y a clairement un élément de ce groupe présent sur Eyehategod. Je pense que le jeu de batterie de Joey a énormément apporté à ce disque. Joey a toujours eu un jeu orienté vers le groove et le funk, mais il a été beaucoup plus loin cette fois. Lorsque nous avons trouvé notre nouveau batteur, en l’occurrence Aaron (Hill), ce dernier m’a dit : « mec, Joey est le batteur le plus bizarre sur terre ! ». Beaucoup de gens pensent que son jeu de batterie était simple mais il ne l’était pas du tout en réalité. Il avait un feeling et un son très particulier et cela a apporté énormément à ce nouvel album qui est vraiment spécial à nos yeux.

Vous avez d’ailleurs opté pour intituler ce 5ème album Eyehategod. L’idée d’en faire un éponyme datait de longtemps ?

Oui nous avons décidé d’en faire un disque éponyme depuis longtemps car cela faisait 14 ans que nous n’avions rien sorti. De plus, nos fans sont bien plus jeunes aujourd’hui et cela nous donne l’impression d’effectuer un nouveau départ !

C’est aussi votre ultime disque avec Joey et l’idée d’incorporer ses tatouages dans le visuel de la pochette est un joli hommage…

Oui même s’il faut vraiment bien connaitre Joey pour remarquer qu’il y a ses tatouages sur la pochette. Il y a les 2 qu’il avait sur ses épaules ainsi que le symbole voodoo qu’il s’était fait récemment sur le bras.

Eyehategod est votre album qui possède le plus de dynamique. Le rythme est d’ailleurs souvent uptempo en opposition avec le rythme beaucoup plus lent de vos disques précédents. C’est rafraichissant pour l’auditeur et j‘imagine que du point de vue du groupe, ces nouveaux titres sont plus funs à jouer n’est-ce pas ?

Je dirai qu’au fil de toutes ces années, nous avons appris petit à petit à différencier les choses qui marchent en concert et celles qui marchent lorsque tu écoutes un album au casque en fumant un joint à la maison. Il est clair pour cet album que nous nous sommes projetés dans un environnement live car nous voulions être en mesure de pouvoir en jouer l’intégralité en concert si nous le souhaitions. Ce côté plus dynamique doit venir de là.

Comme je viens de le dire, Eyehategod était avant surtout connu par ses parties lentes et souvent catégorisé sludge ou doom bien que vous ayez toujours eu un élément punk/hardcore présent ne serait-ce que par la voix de Mike (IX Williams) et quelques titres plus rapides dans votre répertoire. Mais jamais Eyehategod n’a autant poussé son caractère punk/hardcore que sur cet opus selon moi. Des titres comme « Agitation ! Propaganda ! » ou « Framed To The Wall » en sont de bons exemples. L’un d’entre vous a-t-il poussé dans cette direction ?

Non personne en particulier. Nous avons toujours écrit des parties rapides ci ou là, et plus particulièrement à nos débuts et je pense que nous avons abandonné ça après Dopesick (1996). J’aime bien m’amuser à jouer des parties plus punk et ce que nous adorons en groupe, c’est de partir de quelque chose de rapide pour aboutir sur quelque chose de lent. Ça crée une belle cassure. Nous sommes sur un très bon élan créatif en ce moment car nous avons déjà 5 nouvelles chansons que nous avons écrites avec notre nouveau batteur Aaron. Nous ne tenons plus à attendre une éternité avant de publier de nouvelles choses. Nous sommes heureux d’être encore ensemble et nous voulons tirer profit du plaisir que nous procure ce groupe. Eyehategod est une formation dont les musiciens aiment vraiment prendre du bon temps ensemble et s’amuser et cela nous inspire pour travailler plus dur !

L’autre force de ce disque est d’être parvenu à conserver le coté agressif d’Eyehategod tout en y incorporant plus de mélodies. « Quitter’s Offensive » est un de mes titres favoris et c’est un parfait exemple. Cela sonne frais et naturel, mais j’imagine que cela n’a pas été aussi facile n’est-ce pas ?

Tout à fait et cela ramène encore à ce que je disais plus tôt, le fait qu’avec Joey nous ayons introduit un peu de Clearlight dans Eyehategod. Mais il faut bien garder à l’esprit que nous avons toujours été autant influencés par des groupes mélodiques comme Lynyrd Skynyrd que par des formations plus abrasives comme Black Flag. C’était un véritable défi pour nous d’incorporer ces éléments plus mélodiques sans pour autant sonner de manière trop « joyeuse ».

Un autre titre qui sonne très frais est « Nobody Told Me ». Il possède un riff principal très groovy et aboutit carrément à la fin sur une partie vraiment 70’s, ce qui est une première dans l’univers de Eyehategod. Peux-tu me parler de la création de ce titre ?

Sur le premier riff de la chanson, nous voulions sortir un truc cool à la Trouble. Puis après nous avons sorti ce riff super groovy et enfin cette partie 70’s que tu évoquais. « Nobody Told Me » est un de mes titres favoris sur ce disque.  Toutes ces parties assez différentes dans leurs styles se sont imbriquées parfaitement et c’est un bon exemple pour illustrer notre envie de devenir de meilleurs compositeurs. Nous savons mieux aujourd’hui écrire de vrais couplets, de vrais refrains et nous portons plus d’attention sur la place que doit occuper le chant de Mike. C’est une différence majeure avec notre façon de fonctionner auparavant, car dans le passé nous écrivions nos chansons sans jamais nous soucier de ce que Mike allait en faire !

En parlant de Mike, son chant et sa diction sont beaucoup plus nets aujourd’hui. Il a fait du bon boulot lui aussi…

Mike est génial sur cet album ! J’ai beaucoup aimé ce qu’il a fait au sein d’Arson Anthem et il a apporté ça dans Eyehategod. Il a travaillé avec Phil (Anselmo) pour le chant de cet album et cela avait du sens, car Phil est très bon lorsqu’il s’agit de tirer le meilleur du chant de Mike ! Il a signé certaines de ses meilleures vocalises sur ce disque, cela ne fait aucun doute !

Vous êtes signés aux Etats Unis sur Housecore Records, il est de notoriété publique que Phil est votre supporter le plus connu depuis vos débuts. J’imagine qu’il est heureux à l’idée de vous avoir sur son label n’est-ce pas ?

En fait nous avons financés nous-même notre album et nous avons ensuite discuté avec beaucoup de labels différents. Et à chaque fois, c’était toujours plus ou moins la même chose et le même genre d’offres. Pendant de longues années, le seul label qui n’a cessé de nous contacter est Housecore Records. Phil et Kate (Richardson) sont de vrais fans d’Eyehategod et ils se soucient vraiment de notre sort. Leur intérêt principal est de pousser le groupe et c’est cool d’être avec eux dans cette nouvelle aventure. Cela change beaucoup des gens que tu croises habituellement dans les maisons de disque et nous savons de quoi nous parlons car nous avons eu notre lot d’emmerde à l’époque.

L’ironie du sort est que vous êtes de retour chez Century Media pour l’Europe…un label que vous détestiez. Pourquoi cette décision surprenante ?

Je pense que Century Media a énormément changé et grandi dans l’intervalle. Nous avons signé chez eux pour l’Europe et le reste du Monde. Mon pote Steve Joh travaille pour eux (il est A&R pour l’équipe US) et il m’a dit que les gens de Century Media qui allaient bosser notre album en Europe sont des gros fans de Eyehategod et c’est quelque chose de très important pour nous ! Dans le passé, les gens de Century Media ne savaient pas quoi faire de nous. Ils ne savaient pas quel genre de groupe nous étions et à vrai dire, avec du recul, je ne suis pas bien sûr que nous sachions nous même quel genre de groupe nous étions. En tout cas on dirait que des têtes ont changées entre temps et qu’ils savent comment nous soutenir aujourd’hui. L’avenir nous le dira ! Putain si ça se trouve, nous deviendrons aussi populaires que Korn l’année prochaine (rires) ! Bon j’en doute quand même (rires) !

Blague à part, Eyehategod est devenu un groupe à la mode. Vous êtes presque devenus une formation pour hipsters aujourd’hui (rires) !

(rires) C’est vrai que nous sommes un peu trendy en ce moment…ce qui est la chose la plus ironique possible dans l’histoire d’Eyehategod !

Le son de l’album est idéal pour Eyehategod, plus particulièrement au niveau de cette tonalité de guitare excellente. Peux-tu me parler de l’enregistrement ?

Nous avons mis en boite la batterie dans un studio de la Nouvelle Orléans qui s’appelle The Living Room. La pièce pour enregistrer les prises de batterie était vraiment super ! Puis nous sommes allés dans notre salle de répétition avec notre vieux pote Stephen Berrigan qui a enregistré les parties de guitare et de basse. C’était plaisant pour nous de le faire dans notre salle de répétition car cela nous permettait de pouvoir prendre notre temps et de vraiment jouer par rapport à la batterie. C’est la première fois que nous avons enregistré de la sorte avec Eyehategod. Auparavant nous enregistrions toujours de façon live, en jouant tous en même temps. Contraint par les circonstances, il fallait cette fois que nous jouions par rapport aux parties que Joey avait enregistrées. Le fait d’avoir joué en fonction de sa batterie a joué en notre avantage je pense. Puis Stephen a ensuite enregistré le chant au studio de Phil (Anselmo). Niveau matos, nous avons utilisé du très bon équipement d’enregistrement mais concernant nos amplis et nos guitares, c’était exactement la même chose que d’habitude !

Peux-tu présenter votre nouveau batteur Aaron Hill ?

Aaron est un mec qui vit dans une petite ville de l’autre côté du lac. Il joue dans le groupe local Mountain Of Wizard, qui est un quatuor instrumental, et il joue également dans Missing Monuments. Aaron est vraiment un mec bien, qui a tout juste 30 ans et qui est doté de très bonnes qualités de compositeurs. Il joue beaucoup de styles différents dans beaucoup de groupes différents à la manière de ce que faisait Joey. Nous avons essayé quelques batteurs, mais il était important à nos yeux de continuer avec quelqu’un qui soit originaire de la Nouvelle Orléans et avec qui nous nous entendons bien. Et pour le coup, nous avons fini avec ce mec vraiment bizarre, mais cela nous correspond parfaitement ! Il s’entend bien avec Mike et ça aussi c’était très important. Nous avons de la chance d’avoir pu trouver quelqu’un comme Aaron pour continuer l’aventure.

Pour finir, j’aimerai rendre hommage à cette belle personne qu’était Joey selon tes propres mots si tu es d'accord ?

Joey était un mec qui faisait tout le temps rire tout le monde ! Il avait un sens de l’humour complètement dingue ! Il était également un vrai natif de la Nouvelle-Orléans et il était totalement imprégné de cette culture. Pour moi il était la définition de la Nouvelle Orléans ! Il a joué dans des fanfares voodoo pendant plus de 15 ans, il assistait même à des cérémonies voodoo et ce genre de choses. Il aimait beaucoup tout le folklore de notre ville. Il se baladait tout le temps partout et prenait plein de superbes photos de la Nouvelle Orléans. Il aimait tellement d’où il venait et dans le même temps, il aimait énormément enregistrer et partir en tournée où il faisait exactement la même chose !  

Cette interview est dédiée à mon ami Joey « Lil Daddy » LaCaze. Je n’oublierai jamais l’atmosphère positive qui t’entourait, ton humour unique, ton imagination créative et tes talents pour raconter des histoires désopilantes ! Si ton jeu de batterie atypique et versatile manquera à tous les fans de Eyehategod, Clearlight et Outlaw Order, ta personnalité inimitable manque encore plus cruellement à tous tes proches qui ont eu l'honneur et la chance de t'avoir connu. Laurent Reymond  

 

 

   
 
 
 

 

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